Focus

Internet et l’image marchande

Puisque la photographie reste attachée au palpable, comment témoigne-t-elle du monde à l’ère du numérique ? Cette question n’a en fait pas de sens, si on relève qu’il n’y a qu’en France que le terme « numérique » est employé, en renforçant ainsi une idée de dématérialisation.

Les pays anglo-saxons et la plupart des langues européennes utilisent le terme « digital » venant du latin digitus, convoquant ainsi le doigt et donc le tangible. Sous cette perspective, les photographies offrent un témoignage sur la façon dont le marché s’est imprégné du numérique et elles permettent également de se demander si l’industrie a réellement réorganisé son système de fonctionnement en faisant table rase de son passé.

Le Boom des .com

Ce changement de visage de l’industrie simultanée à la crise a été relevé par Alain Touraine et Daniel Bell dès les années 1970, mais il a été largement remis à jours par le sociologue Manuel Castells ( La société en réseaux. L’ère de l’information, traduit de l’anglais par Philippe Delamare, Paris, Éditions Fayard, 1998, t. I.) qui prend en compte le développement d’Internet des années 1990. Ce dernier remarque que l’évolution a été très rapide, expliquant que peu de chercheurs ont eu le temps de réellement réaliser une analyse du phénomène et de ses conséquences sur les sociétés et modes de vie, tout en laissant place à de nombreux débats douteux ou spéculations, oscillants entre utopies humanistes et scénarios apocalyptiques.  Actuellement, deux courants de pensés s’opposent : ceux en faveur du numérique comme Michel Serres dans Petite Poucette (Paris, Éditions le Pommier, coll. « Manifestes », 2012) et ceux qui au contraire s’inquiètent face aux nouvelles addictions, aux manipulations et autres phénomènes dangereux par leur facilité d’accès sur Internet, comme Cédric Biagini dans L’emprise numérique. Comment Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies (Montreuil, L’échappée, 2012).

« Si les technologies de l’information sont aujourd’hui l’équivalent historique de l’électricité pour l’ère industrielle, Internet a la particularité d’être à la fois le réseau d’électricité et le moteur électrique puisqu’il diffuse l’énergie de l’information dans tous les domaines de l’activité humaine. Et de même que les nouvelles technologies de production et de distribution de l’énergie ont rendu possibles en leur temps, les structures de bases de la société industrielle – l’usine et la firme géante – Internet est le fondement technologique de la forme d’organisation propre à l’ère de l’information : le réseau ». (Castells Manuel, La galaxie Internet, Paris, Éditions Fayard, 2001, p. 9.)

En ce sens, une grande partie du travail de l’historien français en économie François Caron (1931-2014) a consisté à analyser les points communs aux trois révolutions industrielles qu’il définit en termes de « réseaux » (chemin de fer, électricité, Internet) et en s’appuyant sur des « figures d’inventeurs » comme James Watt, Thomas Edison, ou Bill Gates par exemple (Caron François, Les deux Révolutions industrielles du XXe siècle, Paris, Albin Michel, 1997). Initialement, l’usage d’Internet était réservé à la sphère privée des connaisseurs de l’informatique. Mais sa démocratisation a été rendue possible grâce à l’application de partage d’informations World Wide Web de Tim Berners-Lee en 1990 (Castells Manuel, La galaxie Internet, op. cit., p. 90)  et grâce à la distribution des systèmes d’exploitation libres d’utilisation en 1991. L’un des plus perfectionné d’entre eux (qui fût aussi le premier) a été lancé sur la toile en 1991 par un étudiant de vingt et un ans nommé Linus Torvalds. Ce dernier lance Linux qui fut développé et amélioré en réseau par les hackers et d’autres utilisateurs. Avant 1993, Internet a tout de même été long à décoller en raison de l’absence de navigateurs conviviaux et simples d’accès. Cependant, très rapidement, les entreprises technologiques ont connu un « boom ». L’entreprise d’informatique Netscape Communications (1994), la société de service sur Internet Yahoo ! (1994), puis l’entreprise de commerce électronique Amazon.com (1994), sont entrées en bourse et ont multiplié leurs cours. Les investisseurs en hautes technologies ont suivi, alors qu’en parallèle toutes les entreprises non liées à Internet étaient en souffrance. De septembre 1998 à mars 2000, une période appelée la vague des « point.com » voit fleurir un nombre considérable d’entreprises et de start-up, s’endettant toujours plus et enrichissant la Silicon Valley, jusqu’à ce qu’en 2000 la bulle Internet éclate. Si celle-ci éclate alors qu’un net ralentissement économique se fait sentir, il a été davantage question d’un retour à la normale que d’une réelle crise pour les secteurs autour d’Internet. En somme, l’accès public d’Internet a changé la donne et produit une « communication horizontale planétaire, qui offre une forme d’organisation supérieure à l’activité humaine » (Castells Manuel, ibid., p. 90). Pour Manuel Castells nous sommes entrés dans une ère de l’information et celle-ci peut être considérée comme une matière première. Néanmoins, il est possible d’affirmer qu’aucune infrastructure ne considère ce nouveau type d’industrie immatérielle comme mesurable. Pourtant, le sociologue des médias Rémy Rieffel s’accordait encore récemment à la pensée de Manuel Castells dans son ouvrage Révolution numérique, révolution culturelle ? (Paris, Éditions Gallimard, coll. « Folio actuel », 2014) et relève à quel point les nouvelles technologies (ordinateurs, smartphones, tablettes, baladeurs numériques, etc.) associées à Internet influent considérablement sur nos vies quotidiennes et professionnelles. Or en ce sens l’industrie de la culture liée à l’information et au service est la plus concernée par ces changements.

 Comme la plupart des outils numériques,  la photographie a engendré dans un premier temps une dissociation de l’information avec son support. Par exemple, la lumière des photographies n’est plus seulement imprimée sur pellicule mais elle est numérisée. L’information, les données, se sont numérisées, diversifiées et diffusées. Il en va de même pour l’industrie, qui a changé de support et qui est aujourd’hui par exemple, une application sur un smartphone. Cependant, est-ce pour autant que le monde des objets n’existe plus ?

Sommes-nous sur la Toile ou bien dedans ?

Allan Sekula, Mid-Atlantic, 1993. Copyright Allan Sekula et Doc Eye Film

Allan Sekula, Mid-Atlantic, 1993. Copyright Allan Sekula et Doc Eye Film

Contre l’idée répandue selon laquelle les réseaux d’échanges commerciaux ou de l’information se dématérialisent, Allan Sekula réalise Fish Story (Düsseldorf, Richter Verlag, 2002. Voir aussi Burch Noël, Sekula Allan, The Forgotten Space,  New York, Icarus Films, support DVD, 2010, 1 h 20 min) pour se pencher sur l’invisible matérialité des transports capitalistes, refoulés par la masse. Cette nouvelle industrie a été attentivement observée par Sekula qui s’inscrit dans une réflexion sur le simulacre et la simulation proche de Jean Baudrillard (1929-2007) car l’artiste contestait la dissimulation du monde de production. Pour cette réalisation qui a duré cinq ans, Allan Sekula a visité nombre de ports industriels en divers endroits du monde et en récolte près de 105 photographies en couleur accompagnées de textes descriptifs. Il fait appel à la métaphore du transport maritime des marchandises afin de matérialiser la mondialisation et le monde du travail, via la photographie (Sekula Allan, Écrits sur la photographie 1974-1986, Paris, Beaux-Arts de Paris éditions, coll. « écrits d’artistes », 2013). Or l’industrie numérique n’a pas non plus échappé au « réalisme critique » de Sekula et c’est dans la prolongation de Fish Story et de la mer comme métaphore qu’il réalise la série Titanic’s Wake dès 1999.

Dans cette série qui résulte d’un travail de réflexion entre image et texte tout en faisant l’objet de plusieurs expositions et d’un catalogue dans les années 2000, se trouvait l’oeuvre Dear Bill Gates. Celle-ci se compose d’un triptyque de trois photographies couleurs et d’une lettre :

Allan Sekula, Dear Bill Gates, 1999, copyright Allan Sekula

Allan Sekula, Dear Bill Gates, 1999, copyright Allan Sekula

Les photographies ont été prises au niveau de la mer dans une lumière qui semble être celle de l’aube ou du crépuscule bien que suffisamment claire. Dans la première photographie, et malgré l’eau au premier plan, on y distingue une maison éclairée, apparemment luxueuse, au bord de la mer et au milieu d’une végétation. La maison se trouve être celle de Bill Gates, située à Seattle. Dans la seconde image, Allan Sekula est dans l’eau et ne laisse apparaître que le haut de son visage à partir du nez. Il porte un bonnet et des lunettes de piscine tout en fixant l’objectif et en lui faisant un clin d’oeil. Derrière lui se trouve à nouveau la demeure de Bill Gates, mais à un angle différent de la première image. La troisième photographie accorde quant à elle davantage d’espace aux ondulations de l’eau du premier plan et on y voit un bateau avec deux personnes à son bord. Les trois photographies côte à côte prolongent ainsi une espèce de vision panoramique malgré des angles différents importants.

 Dans le projet de rendre visible l’invisible, Sekula réalise ce triptyque accompagné d’une lettre à Bill Gates. Ce dernier est à l’origine en 1975 de la création de la société Microsoft (anciennement Micro-soft) devenue multinationale et vendant des logiciels et autres systèmes d’exploitation. Dans sa lettre, Allan Sekula reproche à Bill Gates l’achat d’un tableau de Winslow Homer (1836-1910) montrant le naufrage imminent de deux pêcheurs, et qui a effectivement couté à Bill Gates plus de 30 millions de dollars.

Winslow Homer, Lost on the Grand Banks, 1885

Winslow Homer, Lost on the Grand Banks, 1885

Allan Sekula interroge la pertinence de la somme déversée pour cet achat, alors que les pêcheurs vont de toute façon mourir et ce, autant au sens figuré qu’au sens propre. Du reste, l’artiste questionne son interlocuteur : « And as for you Bill, when you’re on the net, are you lost ? Or found ? And the rest of us — lost or found— are we on it, or in it ? » [« Et vous Bill, lorsque vous êtes sur la Toile, êtes-vous perdu ou retrouvé ? Et nous autres — perdus ou retrouvés — sommes-nous sur la Toile ou bien dedans ? »]

Allan Sekula, Dear Bill Gates (extrait), 1999, crédits photographiques Allan Sekula

Allan Sekula, Dear Bill Gates (extrait), 1999, crédits photographiques Allan Sekula

Dans le texte « Entre les mailles du Net et la Grande Bleue (repenser le trafic des photos) » [URL : http://michelrein.com/cspdocs/editions/files/as_titanic.pdf.%5D, Allan Sekula explique son oeuvre par laquelle il suspecte Internet d’être une nouvelle forme propice à la colonisation et à l’uniformisation du monde. Il développe effectivement une métaphore dans laquelle il associe le capitalisme d’Internet à l’océan, expliquant de ce fait le cadre des photographies à la fois dans, et en dehors de l’eau. De plus, la remarque de Sekula est renouvelée avec l’essor d’Internet dans les années 2000, lorsqu’il évoque la création de l’agence Corbis en 1989 par Bill Gates. Cette dernière s’était proposée de collecter et numériser toutes les images du monde afin de les archiver, tout en permettant(selon Allan Sekula) à Bill Gates de récolter quelques originaux. Outre le fait qu’il s’agirait de contrôler la diffusion des images sous un nouveau mode de circulation en réseau, Allan Sekula pointe la mise en vente de ces images en établissant un lien avec l’industrie de la pêche :

« Si on veut savoir pourquoi Melville a pu nous croquer dans Moby Dick , il suffit de songer à la pêche à la baleine. La pêche à la baleine en tant que FRONTIÈRE et INDUSTRIE. Un produit désiré que les hommes se procurent : une affaire de gros sous. L’océan Pacifique comme “sweatshop”» ( Charles Olson (1910-1970) cité par Allan Sekula dans « Entre les mailles Net et la Grande Bleue (repenser le trafic des photos) », Ibid ., p. 6).

De ce fait, Allan Sekula compare le projet de Corbis à une nouvelle forme de « Family of Man » qui est cette fois certes virtuelle, mais qui a néanmoins un impact. La conséquence serait en effet la soumission de la photographie au marché économique, au sens où le but de tout capitalisme est l’unification globale d’un système de production. Sous cette perspective, Allan Sekula met en avant le fait que la photographie est loin d’être un langage innocent contrairement à ce qu’affirme par ailleurs, certains protagonistes de l’industrie culturelle tel que Steichen : « L’invention de la photographie a donné à la communication visuelle son langage le plus simple, direct, universel » (Steichen cité par Allan Sekula dans, Écrits sur la photographie 1974-1986 , op. cit., p. 198). En somme, l’essor d’Internet aurait seulement permis de construire une nouvelle forme d’industrie qui toutefois n’est pas pour autant détachée de son ancien système de fonctionnement, dès lors que celle-ci fait de la photographie une marchandise comme une autre.

©ArtSphalte

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