Focus

La photographie rêve t-elle de machines électriques ?

Qu’est-ce que la photographie si ce n’est un voyage dans le temps ? Bien que les heures continues de s’égrainer, l’appareil fixe un moment et nous offre le luxe d’en conserver son image. Dans la sécurité du temps présent, nous pouvons passer la tête par cette fenêtre et observer un passé qui aurai dû nous être interdit.

Un passé qui parfois éveille du bonheur et qui parfois, dans un moment de lucidité, nous évoque le reflet de la perte, le fameux « ça a été » associé au « punctum » de Barthes. La photographie est indissociable du temps et pourrait finalement être cette fameuse machine qui permet de le remonter en incarnant ainsi, une des plus belles inventions de l’ère industrielle. Mais que se passe t-il quand le photographe se sent l’humeur d’un « Doc » (Retour vers le futur) et qu’il commence à trafiquer les données temporelles ?

 La photographie trafiquée

Artsphalte présente Thomas Ruff, 0821, 2003, épreuve à développement chromogène, 130 x 170 cm, série "Maschinen", Fonds régional d'art contemporain, Île-de-France. Crédits photographiques Thomas Ruff

Thomas Ruff, 0821, 2003, épreuve à développement chromogène, 130 x 170 cm, série « Maschinen », Fonds régional d’art contemporain, Île-de-France. Crédits photographiques Thomas Ruff

Pour sa série Maschinen, l’ancien élève des Becher et photographe allemand Thomas Ruff, récupère des photographies industrielles des années 1930 réalisées par l’atelier photographique d’une usine à Oberkassel (Düsseldorf) et qui fabriquait des machines industrielles. Ces images sont issues d’un panel inventorié d’environs trois milles négatifs sur verre et destinés à l’origine, aux catalogues de vente. Il est dans un premier temps évident qu’elles appartiennent à la catégorie des anciennes photographies industrielles car on y distingue de lourdes machines d’aciers disposées devant des toiles blanches. Seulement, une incohérence réside dans la taille des tirages qui sont trop grands pour être d’époque.

Thomas Ruff a procédé à une sélection, puis a scanné ces plaques afin d’en numériser les images. Au moyen d’un logiciel de retouche, il a par la suite appliqué à ces images une colorisation proche des tons d’oxyde de fer par analogie avec l’univers de l’usine. Ainsi ces tons ne sont absolument pas un certificat d’authenticité contrairement à ce qu’on aurait pu croire. Anciennes images, mais nouvelles techniques. Du reste, les tirages finaux sont des impressions chromogènes encadrées d’une bordure blanche, laminées sur du verre acrylique et montées sur diasec. De ce fait, la série offre a première vue un regard neutre et descriptif sur des machines industrielles, mais elle révèle dans le même temps, l’esthétisme de ces machines.

Le photographe espagnol Joan Fontcuberta est un habitué du canular et  réalise « Trepat », une exposition de 2014 dans le cadre des Rencontres de la Photographie à Arles.

Artsphalte présente Joan Fontcuberta, László Moholy-Nagy plaisantant à l’intérieur de la vieille fonderie Trepat. Photographie de Lucia Moholy, 1925, 2014, Crédits Joan Fontcuberta

Artsphalte présente Joan Fontcuberta, László Moholy-Nagy plaisantant à l’intérieur de la vieille fonderie Trepat. Photographie de Lucia Moholy, 1925, 2014, Crédits photographiques Joan Fontcuberta

Le titre de l’exposition fait référence à une entreprise du même nom et  Joan Fontcuberta en a récupéré quelques archives photographiques. Celles-ci n’ont pas été choisies au hasard car les avant-gardes avaient pris comme modèle ce type de photographies. Néanmoins, aux archives exposées au musée étaient mêlés des pastiches, des photographies de Joan Fontcuberta qui copiaient le style des photographes des années 1920 ou 1930, et des montages qui plaçaient des portraits de photographes connus au sein même de l’usine de Trepat, comme l’image : Laszlo Moholy-Nagy plaisantant à l’intérieur de la vieille fonderie Trepat. Photographie de Lucia Moholy, 1925. Outre la technique utilisée par Joan Fontcuberta et les référents qu’il utilise renvoyant à la notion d’historicité du médium lui même, ce travail s’inscrit tel que celui de Thomas Ruff avec sa série « Machines », dans un débat actuel qui existe pourtant dès la naissance de la photographie. En revanche, bien qu’il s’agisse toujours de savoir si une photographie témoigne du réel ou de sa propre tromperie, pour Ruff il est plutôt question de remettre à plat les notions de réalité, de perception et de représentation afin de mettre en évidence l’évolution de la perception des choses. Ainsi, l’historicité permet de refléter les changements de perceptions permettant de distinguer ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas, alors que la reconnaissance de ce qui est authentique ne peut plus être déterminée par le spectateur.

La machine

philip-k-dick-artsphalteCes questions sont aussi celles soulevées par le roman de Philip Kindred Dick (1928-1982) de 1968 Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, qui fut rendu célèbre via sa réadaptation au cinéma par Ridley Scott en 1982 avec Blade Runner. Il est en effet question dans le roman, comme dans le film, de la difficulté de discerner l’humain d’une copie qui lui serait similaire. Produit en série par les industriels qui se sont forgés un empire autour du marché de la copie, l’être original devient de plus en plus rare. Or comme le soulève François Michaud, commissaire du musée d’Art moderne de Paris, le lien avec la photographie « premier médium dont il sembla possible de produire des exemplaires sans limite » (F. Michaud) et son industrie est évident. En raison de la reproductibilité infinie de son référent, la photographie a longtemps été considérée sans valeur.

Artsphalte présente Germaine Krull, Autoportrait à l’Icarette, vers 1925, épreuve gélatino-argentique, 23,6 x 17,5 cm, Museum Folkwang, Essen. Crédits photographiques Succession Germaine Krull / Museum Flokwang

Artsphalte présente Germaine Krull, Autoportrait à l’Icarette, vers 1925, épreuve gélatino-argentique,
23,6 x 17,5 cm, Museum Folkwang, Essen. Crédits photographiques Succession Germaine Krull / Museum Flokwang

Dès ses origines la photographie s’est liée au thème de l’industrie, mais on pourrait aussi avancer qu’elle a fusionné avec le thème de la machine dans une mise en abime de sa propre image. À ce titre, de nombreux photographes attirés par la machine se sont représentés dans une sorte de solidarité entre leurs corps et leur machine-outil, laquelle était de plus en plus petite, ce qui a donné des portraits proches de l’homme augmenté ou du cyborg. Mais parce qu’ils sont conçus grâce à un miroir lorsqu’il s’agissait d’autoportraits ou lorsqu’ils étaient élaborés par un autre appareil photographique, ces portraits réalisés dans un regard introspectif font forcement appel à la notion de répétition.

©ArtSphalte

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